Webinar «Le Patrimoine tunisien et les nouveaux usages numériques»: De belles opportunités

Webinar «Le Patrimoine tunisien et les nouveaux usages
numériques»: De belles opportunités

Inclure dans le travail de collecte d’informations et de données la société civile et autres différents chercheurs, scientifiques et même des scientifiques amateurs et  impliquer les mémoires populaires (récits d’habitants, etc.), peut être très bénéfique et aider à enrichir les bases de données.


L’Institut français de Tunisie et Dauphine Culture (l’association des diplômés et actuels étudiants du Master 2 pro «Management des organisations culturelles» de Paris-Dauphine) ont organisé un webinar autour du thème «Le Patrimoine tunisien et les nouveaux usages numériques» avec l’intervention d’experts tunisiens et français.

Il y était question du patrimoine matériel surtout, très riche mais, malheureusement, souffrant du manque ou d’absence de conservation et pas assez mis en valeur pour qu’il constitue un vrai levier économique pour le pays.

A l’aune de l’ambition affichée par le pays de moderniser son administration par l’outil numérique et la digitalisation de sa gestion, les experts se posent la question quant à la possibilité et la manière d’appliquer cela à la conservation du patrimoine tunisien et sa valorisation. Question abordée dans ce webinar à travers lequel on a eu une idée sur quelques projets et initiatives publiques, mais surtout privées élaborés dans ce sens, à l’instar du projet d’inventaire «Virgil» mais aussi sur les quelques expériences françaises dans ce sens.

Le thème a réuni, virtuellement, Soumaya Gharsallah-Hizem, architecte et chercheur en muséologie, médiation et patrimoine, Mohamed Ali Midani, directeur exécutif de Digital Cultural Experience, Guillaume Bourgeois, maître de conférences à l’Université de Poitiers, chef du projet l’Atlas Historique de la Nouvelle Aquitaine, et Bénédicte Dumeige, experte-consultante en stratégie culturelle et artistique et professeur à l’Institut Paris Dauphine/Tunis. Le tout modéré par Sélim Gribâa, architecte de formation et cinéaste,  fraîchement diplomé du Master Management des Organisations culturelles 2020, Université Dauphine/Tunis.

Le patrimoine et le numérique sont une question récente, nous dit Soumaya Gharsallah qui souligne qu’il faut distinguer deux niveaux d’usage et d’utilisation du numérique : celui en rapport avec la gestion du patrimoine (l’inventaire, les techniques de suivi et d’analyse) et celui de la médiation, c’est-à-dire la manière de présenter les contenus au public et de les vulgariser. Pour Mohamed Ali Midani, les nouvelles technologies offrent de grandes opportunités avec des horizons très attractifs pour la préservation du patrimoine. Entre autres, la possibilité de le répertorier grâce à des techniques comme la photogrammétrie et le scannage des contenus du patrimoine : cela permet aussi de mieux l’exploiter et l’explorer scientifiquement.

Le constat est le même affiché par différents experts tunisiens et étrangers, celui du déficit de la valorisation de nos sites et autres lieux historiques, c’est le cas de Bénédicte Dumeige qui soulève le manque d’outils même dans nos grands sites. Elle prend comme exemple le musée de Carthage où elle souligne des difficultés d’orientation et de compréhension des différents contenus. Pour elle, la question de la médiation est bien plus large que la digitalisation.

Projets et initiatives

Entre autres projets de numérisation entrepris ou prévus, il y la carte archéologique proposée par l’Institut national du patrimoine citée par Soumaya Gharsallah et qui propose listes et inventaires de sites, monuments et objets historiques et qui est ouverte au public. Malheureusement, en un simple clic on fait vite de désenchanter car on a du mal à accéder à la page… Elle ajoute que la carte est complétée par le projet Virgile, indique-t-elle encore, avec 5.000 objets répertoriés en précisant qu’il s’agit d’un outil de travail interne non accessible.

Du côté français, le projet l’Atlas Historique de la Nouvelle Aquitaine mené par Guillaume Bourgeois est très édifiant. Il s’agit d’un projet de recherche en humanités numériques qui vise à créer un outil de recherche et de documentation rassemblant toutes les informations historiques relatives à l’espace qu’offre la Nouvelle — Aquitaine — les anciens territoires de l’Aquitaine, du Limousin et du Poitou-Charente. Cela permet, comme le note le chef du projet, de syndiquer des contenus, de mettre en relations des bases de données diverses. Pour Bénédicte Dumeige, disposer de ces données numériques est très important pour le travail scientifique.

Toujours est-il que l’inventaire n’est pas suffisant et qu’il faut toujours avoir un suivi, comme le note le modérateur du webinar. Soumaya Gharsallah souligne, dans ce sens, l’importance de la rigueur dans le travail de répertorisation. «Cela doit être actualisé, détaillé et rigoureux, notamment dans la qualité des fiches présentées», explique-t-elle, et d’ajouter que, malheureusement, la pratique de récolement n’est pas régulière chez nous et que s’il n’y a pas de suivi, les bases de données ne servent à rien.

Inclure, dans ce travail de collecte d’informations et de données, la société civile et autres différents chercheurs et scientifiques et même des scientifiques amateurs mais aussi impliquer les mémoires populaires (récits d’habitants, etc.), comme le suggèrent Guillaume et Bénédicte Dumeige en retenant bien entendu les récits fiables, peut être très bénéfique et aider à enrichir les bases de données. Sélim Gribaâ parle d’une application participative qui réunit cela, il cite, dans ce cadre, l’initiative de l’association tunisienne «Édifices et mémoire». 

L’on ne peut que constater l’absence d’une véritable stratégie menée par l’Etat dans la conservation du patrimoine et de sa valorisation et les projets entrepris dans ce sens sont vraiment très timides et pas toujours aboutis. Le secteur privé et l’apport de la société civile semblent l’emporter avec pas mal de projets et autres initiatives lancés dans ce sens. Mohamed Ali Midani donne comme exemple le travail du collectif Museum Lab qui est le fruit de rencontres d’artistes, de chercheurs, de développeurs et d’étudiants issus d’horizons divers qui cherchent à explorer l’impact que les nouvelles technologies pourraient avoir sur l’expérience du musée et des sites archéologiques. Avec des projets comme «Mapping Sculpture In Carthago», ils développent de nouveaux « vocabulaires » muséographiques. M. Ali Midani aborde aussi le projet de la plateforme https://culturedigitale.co/ lancée par Digital Cultural Experience (dont il est le directeur exécutif), en partenariat avec Museum Lab et le Créative Hub qui propose des expériences culturelles immersives, à l’instar de l’application Money qui met en valeur des pièces de monnaie exposées dans le Musée de la monnaie de Tunis. L’idée étant d’allécher le public, de lui donner envie de visiter réellement les sites.  Bien entendu, ces expériences numériques doivent compléter les expériences réelles et ne peuvent « remplacer l’esprit ni le génie du lieu lors des visites réelles» pour reprendre les mots de Bénédicte Dumeige

Malheureusement, ces initiatives privées sont souvent freinées par les blocages administratifs et la collaboration public/privé se limite aujourd’hui, comme l’affirme Soumaya Gharsallah, à la médiation avec des interventions ponctuelles et n’inclut pas la gestion du patrimoine. «Cela doit changer, car il y a plusieurs associations qui se spécialisent dans cela et elles sont capables d’intervenir dans la gestion», note-t-elle.

Tous les intervenants se sont mis d’accord pour affirmer qu’il faut savoir doser l’emploi de ces outils numériques dans la médiation, éviter la sur-interprétation des contenus et la «disneylisation» des lieux. L’objectif étant toujours de proposer de nouvelles clés de lecture pour les visites réelles et d’attirer un public non averti.