Tunisie : une troïka nouvelle formule

Tunisie : une troïka nouvelle formule

La photo a été prise dans le bureau d’Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président de la République. Le leader de Nidaa Tounes fait face à Rached Ghannouchi, le patron historique des islamistes tunisiens, et à un revenant, Slim Riahi. L’homme, la mine plutôt sombre, arbore une nouvelle coupe de cheveux. Cet homme d’affaires, qui dirigea le Club africain, avait claqué la porte de l’union nationale qui prévaut depuis l’été 2016. Depuis, les ennuis judiciaires s’accumulaient pour le fondateur de l’UPL, arrivé troisième en de sièges lors des législatives de 2014 avec seize députés (l’ARP en compte 217). Ses comptes en banque avaient été gelés par la justice, entraînant le rejet de nombreux chèques faute de provisions. Ce qui coûte cher en  : jusqu’à cinq ans de prison. Certains corrélaient ses déboires judiciaires avec son attitude .

Le voici désormais en position-clé au sein de la nouvelle troïka qui domine désormais l’Assemblée. Cette réunion à trois, chez Hafedh Caïd Essebsi, s’est tenue le 13 novembre. Message envoyé aux Tunisiens : désormais, il y a une alliance solide de trois partis qui mettra fin aux «  palabres  » qui nuisent au rendement de l’ARP. Message qui a été immédiatement suivi d’effets. Le lendemain, les trois partis mettaient fin au feuilleton de l’ (l’instance indépendante qui organise les élections) en faisant élire Mohamed Tlili Mansri président. L’Isie n’avait plus de président depuis plusieurs mois. Ce qui a entraîné le report des élections municipales prévues pour le 17 décembre. La veille, la nouvelle troïka avait fait fuiter que Mohamed Tlili Mansri était son candidat. Le lendemain, l’affaire était pliée. La question qui prévaut désormais : pourquoi ce choix ? Quatre autres candidats se présentaient au poste de président, dont l’actuel vice-président, Anouar Ben Hassen, qui n’a obtenu aucune voix. « C’était le candidat de Nidaa Tounes », dit-on d’un air entendu.

Si la est gouvernée depuis la fin 2014 par une confortable majorité, le choix fait d’un gouvernement d’union nationale en juin 2016 par le président de la République Béji Caïd Essebsi n’a pas eu que des vertus. La cogestion du pays par les islamistes et les essebsistes (la ligne de Nidaa Tounes avait pour nom BCE) irrite, le mot est faible, nombre de leurs alliés. Quant aux Tunisiens, ils sont de plus en plus pessimistes. Un dernier sondage signé Sygma, le sondeur officiel du pays, délivrait un chiffre inquiétant : 80 % des Tunisiens sont pessimistes quant à leur avenir. Alors que le président de la République s’apprête à fêter sa troisième année à Carthage, siège de la présidence de la République, le bilan économique n’est pas au rendez-vous. Chômage qui perdure à 15,3 % au niveau national (plus de 30 % dans certaines régions), inflation qui mine le quotidien (près de 6 % sur les douze derniers mois), balance commerciale dans le rouge, fuite des compétences…

L’hiver, période historiquement tourmentée avec les émeutes du pain en 1983, la révolution de 2011, s’annonce très rude. L’automne n’a rien d’indien : des inondations ont endeuillé le Sud, région de Gabès, et le froid et la pluie frappent plusieurs régions. Les esprits sont moroses. Et si les chicaneries politiciennes font le buzz sur les plateaux télé, l’humeur populaire n’est guère à la clémence. L’hypothèse d’un gouvernement de salut national a été évoquée en haut lieu. L’idée serait de former un gouvernement déconnecté des élections présidentielle et législatives de 2019 afin qu’il traite des problèmes structurels du pays sans se soucier de cajoler un quelconque électorat.

Le de loi soumis à l’ARP fait débat. Pour le chef du gouvernement, membre de Nidaa Tounes, il est l’occasion d’une opération-vérité. « Son principal ennemi est son propre  », disait un des fondateurs de Nidaa. Depuis qu’il s’est attaqué à la , en mai dernier, l’homme avait trouvé un soutien auprès de la population excédée par les injustices. Mais Chahed ne peut annihiler en quelques mois un problème qui gangrène la depuis les décennies Ben Ali. Cette guerre sera longue et lente. Chahed s’est également fait de nouveaux ennemis. Notamment dans son camp. Quant aux Tunisiens, ils constatent au que le prix au kilo de la tomate et de la pomme de terre dépasse l’entendement pour leur portefeuille. Et comme l’écrit l’intellectuel Seddik, « on ne transige pas avec le quotidien ». La loi de finances 2018 fait donc figure de test pour le chef du gouvernement.

Afin de pallier les manques des recettes fiscales, les impôts augmentent, une CSG est créée et la TVA grimpe, différemment selon les secteurs. Si les critiques sont légion à l’égard de ce texte, les solutions le sont beaucoup moins. Chahed se retrouve dans la de son prédécesseur Habib Essid qui devait composer un budget « dos au mur ». Sur les 34 milliards de dinars du budget étatique 2018, il faudra recourir à l’endettement pour près de 20-25 %. « Ce peut être l’occasion pour les deux gros partis de se débarrasser de Chahed », analysait l’un des proches du pouvoir. Et, au passage, de tenter de supprimer un potentiel candidat aux élections de 2019. Rached Ghannouchi avait déjà demandé, début août, au chef du gouvernement de ne pas se présenter. Si la crise économique s’aggrave en , certains acteurs politiques sont déjà dans le futur : en 2019. Les Tunisiens seront-ils assez patients ? « Ça ne peut pas continuer ainsi », lâchait un ancien ministre, « il faut qu’il se passe quelque chose ». La nouvelle troïka est-elle la solution ? Elle a un mérite : désormais, les trois principaux partis, le trio de tête aux législatives de 2014, ont formé un pacte. Et, désormais, ce sont eux qui dirigent. Sans besoin de forces d’appoint.

Benoît Delmas

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