Tunisie: La presse abuse t-elle de son pouvoir ?

Tunisie: La presse abuse t-elle de son pouvoir ?

Il m’est arrivé souvent d’être interpellé par des confrères européens ou de simples citoyens étrangers résidents en à propos du ton «exagérément pessimiste» de la presse tunisienne s’agissant de la situation dans notre pays.

Je n’aime pas les donneurs de leçons, et, a fortiori, me livrer à cet exercice. Mais dénier cette évidence reviendrait à faire preuve d’un corporatisme de mauvais aloi. Il est un fait que la sinistrose ambiante dans laquelle nous baignons depuis sept ans et qui intrigue tant les étrangers est alimentée en grande partie par les médias. Libérés de leurs chaînes, de ces derniers semblent effectivement se délecter du rôle de boutefeu, exacerbant les passions politiques, contribuant à l’hystérisation du débat où les invectives tiennent lieu, désormais, d’arguments.

Mais on n’a rien dit à ce propos, si on ne s’attarde pas sur le rôle joué par une une nouvelle vague de journalistes ou de communicateurs surgie en partie des décombres de l’ancien régime. Ils sont quelques dizaines qui constituent une sorte d’aristocratie de la profession venus de tous les horizons (avocats, universitaires, hommes politiques) et dont on n’a jamais entendu la moindre critique sous Ben Ali. Infatués de leur petite personne, ils en imposent par leur bagout. Quelques années leur ont suffi pour exercer un véritable magistère sur la classe et même sur l’opinion publique subjuguée par leur science. Manipulateurs à souhait, omniprésents à la radio, sur les plateaux de télévision, dans les réseaux sociaux et accessoirement, dans la presse écrite, ils mettent un point d’honneur à jouer les prophètes de malheur. leur force de persuasion est telle que nous semble, du coup, vouée à un destin tragique. Experts en tout, ils pontifient sur tout les sujets d’un ton péremptoire comme s’ils avaient la science infuse, sont à tu et à toi avec les ministres. Ne se contentant pas de critiquer,ils sont toujours prompts à nous sortir de leurs poches la solution à nos problèmes. Avec eux, tout est simple il n’y a qu’ à… Il fallait juste y penser.

Animés du zèle du nouveau converti, ils se complaisent dans l’autoflagellation, majorant les échecs, minorant les réussites, quand elles ne sont pas évacuées carrément si elles n’entrent pas dans leurs thèses. On est dans la méthode Coué à l’envers. Au nom d’un nouveau «politiquement correct», ils courtisent l’Ugtt, ménagent les opposants et se montrent extrêmement critiques avec les hommes du pouvoir car il est de bon ton dans la Tunisie post-révolution de s’opposer. Ils  privilégient la -spectacle, prennent un malin plaisir à dresser les uns contre les autres, font dans le persiflage et l’anathème là où il faut analyser, relativiser, contextualiser, bref, faire oeuvre de pédagogie. Dès lors, comment s’étonner que les soient aussi pessimistes, que des milliers de Tunisiens fuient le pays, que les médecins, devenus les boucs émissaires favoris de la presse désertent les  hôpitaux ou ferment leurs cabinets pour s’installer à l’étranger ?

Comment expliquer cette vaste de démoralisation ? On a le choix entre l’inévitable théorie du complot, l’égo surdimensionné de certains journalistes, l’impuissance de l’Etat à appliquer la loi et le deficit de chez les Tunisiens qui les rend facilement manipulables, ou simplement tout cela à la fois.

Albert Camus disait que dans un pays démocratique, la presse pouvait être de bonne ou de mauvaise qualité, alors que dans un régime totalitaire, elle ne pouvait être que médiocre. Depuis le 14 janvier 2011, la presse tunisienne est la plus libre du arabe, mais son niveau a considérablement baissé. Caisse de résonance de toutes les rumeurs, elle, a choisi dans sa majorité, de sacrifier la déontologie sur l’autel du buzz en accordant notamment une large place au sensationnel et aux faits divers. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur la «une» des journaux pour constater l’ampleur « des dégâts» : partout, il n’est question que de grèves, de manifestations, de braquages, de parricides, d’incestes, de crimes crapuleux. Jamais sans doute, on n’est tombé aussi bas donnant de notre pays une image très peu flatteuse. Non seulement les n’ont pas évolué dans le bon sens, mais ils sont devenus un instrument de médiocrisation.

Pourtant, il faut se garder de tomber dans le travers qu’on dénonce ici : le catastrophisme. Il existe, aujourd’hui, des journalistes qui ont une certaine idée de leur mission. Ils portent aujourd’hui les espoirs de tous ceux qui ont été élevés dans le respect de l’éthique de la profession, même s’ils sont peu nombreux.

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