Tunisie – Bochra Belhaj Hmida : « La religion est un outil pour protéger le patriarcat »

Tunisie – Bochra Belhaj Hmida : « La religion est un outil pour protéger le patriarcat »

est loin d’être n’importe qui sur les questions liées aux femmes et à leur défense. Pour preuve, elle a accompagné la loi intégrale contre les violences faites aux femmes votée fin juillet à l’Assemblée des représentants du peuple. Ayant quitté le Nidaa Tounes, le de Béji Caïd Essebsi, pour cause de divergences profondes. Elle est désormais indépendante, mais elle n’en est pas moins inquiète, car la députée de Zaghouan craint un accord entre Nidaa Tounes version 2017 et les islamistes d’Ennahda pour verrouiller la scène « pendant les quinze prochaines années ». En tout cas, le président de la République vient de lui confier la présidence de la commission des et de l’Égalité, chargée de réfléchir à des solutions pour une égalité entre hommes et femmes sur la question de l’héritage. Rencontre avec une élue bien placée pour parler des progrès en matière de droits des femmes.

Le Point Afrique : Qu’apporte cette loi aux femmes tunisiennes ?

 : On a eu le Code du statut du personnel (CSP) au lendemain de la Ire République, on a cette loi au lendemain de la IIe République. Le CSP réglementait les rapports au sein du cadre familial, mais en 1956, on ne parlait pas de violences, que ce soit en ou dans le entier. C’est venu avec les années 1980. Avant, on ne parlait pas de «  », mais d’« homme ». Cette loi concerne les violences dans la famille, au travail, dans la sphère publique… Ça concerne tous les espaces de la vie. On parle des violences économiques, morales, psychologiques, sexuelles, etc.

Un chiffre dit que 47 % des femmes sont victimes de violences. Est-il exact ?

Il est sorti en 2010. On ne peut pas dire qu’il est « exact », mais il est extrêmement révélateur. Les gens ont tendance à penser que les violences sont uniquement physiques. Alors qu’il s’agit d’un comportement permanent, une volonté de dévaloriser la au quotidien…

Ma lecture : ce n’est pas dû à la religion, mais au patriarcat. Mais on utilise la religion comme un outil pour préserver le patriarcat et la discrimination. La religion n’est pas la cause, mais la justification.

Quelles sont les avancées contenues dans cette loi ?

La première chose : la prévention. L’éducation aux droits humains, au respect de l’intégrité physique et morale des femmes. La violence est l’expression la plus forte des discriminations. Des hommes estiment qu’ils sont supérieurs aux femmes et qu’ils peuvent exercer ces violences. Comment faire passer cette du respect ? Par les ministères concernés (Éducation, Affaires religieuses, Travail, Femmes…), par la civile et par les médias. Ils n’ont plus le droit de participer à la propagation et à la banalisation du stéréotypé sur les femmes. La HAICA (Haute Autorité audiovisuelle, le CSA tunisien, NDLR) pourra sanctionner. Concernant la répression, nous introduisons les mots « viol » et « inceste » dans le Code pénal. Troisième volet, qui explique pourquoi cette loi est « intégrale », la prise en charge et la protection des victimes, terme très récent. Avant, on disait « le témoin » ou « la partie civile ». C’était une des lacunes des lois tunisiennes : on ne reconnaissait pas le statut de victime. L’État est aujourd’hui engagé à défendre et protéger les femmes victimes. Désormais, on pourra éloigner l’agresseur de l’agressée. Le juge n’avait jusque-là aucun cadre pour décréter une telle mesure. Il n’y aura plus de suspension de peine pour les auteurs de violences même si la retire sa plainte.

Et quid du mariage pour que le violeur échappe à sa peine ? Certains disent que c’est une coutume dans certaines régions…

Parce qu’ils croient que c’est une façon de préserver l’honneur. Or, au-delà du fait que le mariage n’est pas une réparation, mais une institution, ce qui pousse les parents, dont la fille mineure a été victime de viol, vers la , c’est la volonté d’obtenir un mariage. Pour éviter le scandale. Les expériences ont montré que le monsieur se marie uniquement pour échapper à la prison, puis chacun vit de son côté, et ça se termine par un divorce au bout de deux ans. Avec cette loi, c’est fini.

Benoît Delmas

afrique.lepoint.fr