Paradis fiscal : l’Europe se trompe sur la Tunisie

Paradis fiscal : l’Europe se trompe sur la Tunisie

Un journaliste de la place tunisienne s’insurge. Les mots qu’il utilise sont forts. « L’Union européenne veut nous enfoncer politiquement. Si elle voulait donner l’impression qu’elle nous poignarde économiquement dans le dos, elle ne s’y prendrait pas mieux ».
Depuis quelques jours, de nombreux acteurs économiques tunisiens sont en colère, car ils ne comprennent pas la décision de l’Union européenne de les avoir mis sur une liste de paradis fiscaux, alors que pour eux, non seulement la Tunisie va mal économiquement et qu’elle a besoin d’aide, mais que, de plus, d’autres vrais paradis fiscaux en sont exclus.
Un ancien ministre s’interroge cyniquement. « On se demande si toutes les ambassades de l’Union européenne sont représentées en Tunisie. On se demande aussi si le représentant de l’Union européenne en Tunisie connaît la situation économique et se promène dans les rues, discute avec les acteurs économiques et politiques ? Ces personnes sont-elles aveugles ? Ne voient-elles pas le contexte économique que traverse la Tunisie ? Ne voient-ils pas les milliers de jeunes Tunisiens qui traversent clandestinement la Méditerranée au prix de leur vie faute d’une économie en bonne santé ? »
D’autres Tunisiens prennent la nouvelle avec ironie. « Où est ce paradis fiscal avec les milliards qui vont avec ? On aimerait bien le voir nous aussi et en profiter. Il faudrait que l’Union européenne qui l’a débusqué nous le dise ».

D’autres éditorialistes médiatiques s’interrogent sur la ligne géopolitique de l’Union européenne et le message qu’elle envoie ainsi à un pays d’Afrique du Nord en difficulté économique.
« L’Union européenne dit qu’elle nous soutient, elle s’exprime largement sur le fait qu’elle veut la démocratie et n’arrête pas avec ces beaux discours flatteurs sur la jeune démocratie tunisienne. Mais là, elle vient de se tromper magistralement. Notre fiscalité est quasiment la même que sous l’ère de Ben Ali et sous ce dernier l’Union européenne était silencieuse. Il n’y avait pas de paradis fiscal. Aujourd’hui, au moment où nous sommes une démocratie nous sommes ridiculement pointés du doigt. À un moment donné, il faut que l’Union européenne se demande pourquoi l’Afrique se tourne de plus en plus vers d’autres pays que ceux de l’UE. Nous avons besoin d’un partenaire qui nous aide, et sur ce point depuis 2011 ce n’est pas trop le cas. Dont acte, mais au moins, que l’UE ne nous enfonce pas économiquement ».
Le site en ligne tunisien Kapitalis revient lui aussi sur la question et publie un article dont le titre résume bien le ressenti des Tunisiens. Dans son article intitulé « Liste européenne des paradis fiscaux : un écran de fumée », il reprend notamment les données publiées par l’ONG Oxfam qui critiquent la pertinence de cette liste ou les propos de la députée européenne Éva Joly qui a déclaré que « Les tractations politiques ont contribué à mettre de côté des paradis fiscaux notoires, comme Hong Kong ou certains territoires offshore britanniques. Cette liste est avant tout politique. Les États membres ont réussi à faire pression pour que leur propre dépendance et territoires alliés n’y figurent pas ».
Si c’était le cas, la vraie question à se poser est quel prix politique veut-on en réalité faire payer à la Tunisie en lui mettant une telle pression ? Des questions concernant la volonté d’installer des camps de réfugiés ? Des positions géopolitiques ? Seule l’Union européenne possède les réponses à l’incroyable apparition de la Tunisie sur la liste des paradis fiscaux.

Jamel Dridi

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