Manifestations, grèves, violences : comprendre la crise en Tunisie en quatre questions

Manifestations, grèves, violences : comprendre la crise en Tunisie en quatre questions

DÉCRYPTAGE – Pour la troisième nuit consécutive, des heurts ont eu lieu en marge d’un mouvement social d’ampleur qui secoue la Tunisie, sept ans après la révolution qui avait emporté le régime de Ben Ali. Mais, avec la poussée de l’inflation en 2017, les revendications sont davantage économiques.

Pour la troisième nuit consécutive, des heurts ont éclaté mercredi dans plusieurs villes de Tunisie entre les manifestants et les forces de l’ordre, qui ont procédé au total à l’arrestation de plus de 600 personnes.

Ces troubles sont la face la plus violente d’un large mouvement de contestation contre la cherté de la vie qui agite l’ensemble du pays, à quelques jours du 7e anniversaire de la révolution tunisienne qui avait conduit lors des «printemps arabes» à la chute du dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011.

● Quelle est l’ampleur de la contestation en Tunisie?

Manifestations, grèves, rassemblements… Les formes de contestation sont extrêmement diverses et pour la plupart non-violentes. «Ces contestations n’ont pas cessé depuis la chute de Ben Ali en 2011. Parallèlement au processus politique, elles caractérisent aussi ce moment démocratique que vit le pays. Mais aujourd’hui, c’est d’une autre ampleur, un point de rupture semble être atteint», estime Béligh Nabli, directeur de recherche à l’IRIS. Le cofondateur du site Chronik.fr remarque notamment que les manifestations n’ont pas seulement concerné la capitale (Tunis) ou la région du littoral (Gabès, Nabeul), mais se sont répandues jusque dans les villes de l’intérieur du pays (Thala, Jelma, Kasserine, Sidi Bouzid, Gafsa).

De nombreuses échauffourées ont éclaté avec les forces de sécurité, même si le ministère de l’Intérieur a déclaré ce mercredi que «l’intensité des violences avait diminué». À Siliana, des jeunes ont tenté de s’introduire dans un tribunal et ont jeté des pierres et des cocktails Molotov sur les forces de l’ordre, avant que celles-ci ripostent avec des grenades lacrymogènes, selon l’AFP, qui a aussi noté qu’à Kasserine, des jeunes avaient tenté de bloquer les routes avec des pneus en feu et avaient jeté des pierres sur des agents de sécurité. Plusieurs dizaines de manifestants sont encore descendus dans la rue à Tebourba, où a été enterré mardi l’homme tué lors de heurts dans la nuit de lundi. Près de la frontière algérienne, à Thala, où le siège local de la sécurité nationale a été incendié, des soldats ont été dépêchés après que la police a été forcée de se retirer de la ville. Sur l’île de Djerba, une école juive a été visée mardi par des engins incendiaires, sans faire de victimes.

Dans un pays où les indicateurs économiques sont au rouge, la grogne est sociale, portée par la «cherté de la vie» alors que l’inflation a bondi en 2017 de 6,4%. Le chômage touche officiellement 15% de la population active et 30% des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur. «Des chiffres qui sont probablement en dessous de la réalité», confie Béligh Nabli qui ajoute que l’inflation, notamment sur les biens de première nécessité, provient d’abord d’une balance commerciale déséquilibrée. «Comme le dinar a perdu un quart de sa valeur en deux ans, les importations, notamment alimentaires, coûtent beaucoup plus cher», précise-t-il.

«Jusqu’à maintenant, les contestations étaient extrêmement locales. Aujourd’hui, le mouvement est devenu national», poursuit le chercheur. L’élément déclencheur a été le vote fin 2017 de la loi de finances pour 2018 qui prévoit notamment une hausse de la TVA et la création de plusieurs taxes. Tunis a obtenu en 2016 une troisième ligne de crédits du Fonds monétaire international (FMI), d’un montant de 2,6 milliards de dollars sur quatre ans, en échange d’un programme d’austérité visant à réduire la dette (70% du PIB) et le déficit (6,1% du PIB) publics.

● Qui sont les acteurs de cette contestation?

Le premier ministre, Youssef Chahed, a pointé du doigt le Front populaire, une coalition de gauche, regroupant à la fois des marxistes et des nationalistes arabes, opposée à la politique d’austérité du gouvernement. Le parti de gauche qui annonce «soutenir inconditionnellement les revendications des citoyens» a répondu en estimant que le parti islamiste Ennahda, qui fait partie de la coalition gouvernementale, «attisait le feu».

Au-delà de ces querelles, le mouvement n’est pas issu du système politique. «Il vient de la société, il n’y a ni leader, ni organisation, comme lors de la révolution tunisienne en 2011», explique Béligh Nabli au Figaro. Il existe pour seule base une campagne contre les hausses de prix lancée en début d’année et intitulée «Fech Nestannew» (Qu’est-ce qu’on attend, ndlr), dont les organisateurs appellent à manifester massivement vendredi. Même la puissante centrale syndicale UGTT ne soutient que très prudemment les manifestations pacifiques.

Face à la contestation, le chef du gouvernement a lancé une mise en garde. «Ce qui s’est passé relève de la violence, que nous ne pouvons pas accepter. L’État est ferme. Il protégera ses institutions et son peuple», a prévenu Youssef Chahed. L’armée a été déployée dans plusieurs villes, pour protéger notamment les bâtiments publics. Alors que l’état d’urgence est en vigueur depuis plus de deux ans, après les attentats djihadistes qui avaient ensanglanté le pays en 2015, les forces de sécurité ont procédé à l’arrestation de 330 manifestants ces vingt-quatre dernières heures, ce qui porte à plus de 600 le nombre total de personnes arrêtées depuis lundi. Le ministère de l’Intérieur évoque des «actes de sabotage et des vols», l’agence Reuters faisant effectivement état de scènes de pillage.

Mais au-delà de l’encadrement plus ou moins répressif des manifestations, «il y a une forme d’irresponsabilité généralisée de la classe politique», note Béligh Nabli, qui précise: «Le mouvement d’aujourd’hui, c’est aussi un moyen de faire le bilan de la révolution de 2011. «Si le bilan politique est assez remarquable par rapport aux autres pays, avec la création d’une république qui reconnaît à peu près le pluralisme et la liberté d’expression, en revanche, le bilan économique et social est très mauvais. Les mécontents reprochent à la classe politique son impuissance et risquent de poser la question de sa légitimité», conclut le directeur de recherche à l’IRIS.

Alexis Feertchak

www.lefigaro.fr