Maledh Marrakchi: l’Intelligence Artificielle entre promesses et craintes, en Tunisie aussi

Maledh Marrakchi: l’Intelligence Artificielle entre promesses et craintes, en Tunisie aussi

Depuis sa naissance en 1958 aux USA, l’Intelligence Artificielle devenue une discipline à part entière et un carrefour de plusieurs autres disciplines, telles que l’informatique, la philosophie, les sciences cognitives, les neurosciences, les mathématiques, la linguistique, etc…s’est donnée pour objectif de créer des machines capables de faire preuve d’un comportement intelligent. Dans cette quête, l’IA n’a pas cessé de susciter de façon plus ou moins accentuée des espoirs et des déceptions mais aussi et plus récemment des craintes.

L’histoire de l’IA n’a pas été toujours très calme avec des périodes d’euphories suivies souvent par de grandes déceptions comme celles des années 60 avec des promesses vites balayées sur les machines de traduction automatique, les années 70 avec des systèmes à bases de contraintes qui ont très vites montrées leurs limites, les années 80 avec les systèmes experts qui se sont heurtés à la difficulté de la formalisation des connaissances et leurs maintiens à jour, et des années 2000 avec des systèmes multi-agents intelligents coopératifs dotés de capacités d’apprentissage essentiellement basées sur des mécanismes d’appariement et de généralisation portant sur des connaissances formalisées.

Le développement spectaculaire actuel des puissances de calcul et la présence de quantité importante de données stockées, a fait renaître,depuis plus d’une décennie, de nouveaux espoirs avec notamment des techniques d’apprentissage artificiel basées sur les réseaux de neurones et l’apprentissage profond (appelé Deeplearning). Ces espoirs de voir des Intelligences Artificielles réaliser des tâches habituellement réservées à l’homme avec des performances égalant celles des meilleurs experts humains dans le domaine et parfois même les dépassant, ont été couronnés par des succès spectaculaires et un engouement sans précédent sur le développement tout azimut d’une multitude d’intelligences artificielles dont les plus médiatisées sont probablement l’intelligence artificielle Watson d’IBM et AlphaGo de Google qui ont vaincu respectivement des champions internationaux du jeu Jeopardy en 2011 et du jeu de GO en 2016.

Bénéficiant du développement de la quantité des données disponibles pour alimenter le processus d’apprentissage, de la puissance de calcul et d’algorithmes d’apprentissage permettant d’apprendre des modèles performants des systèmes étudiés, la technologie d’apprentissage profond, basée sur des réseaux de neurones artificiels, a complètement bouleversé le domaine de l’intelligence artificielle en moins de cinq ans. Yann LeCunun des pionniers du « deeplearning » et responsable du Laboratoire d’IA de Facebook à Paris, déclarait, il y quelques mois, « Je n’ai jamais vu une révolution aussi rapide. On est passé d’un système un peu obscur à un système utilisé par des millions de personnes en seulement deux ans ». Il n’en revient toujours pas. Après une longue traversée du désert, « l’apprentissage profond », est désormais la méthode phare de l’intelligence artificielle.

Le volume des investissements en IA (plus particulièrement les techniques de d’apprentissage artificiel) se multiplie d’année en année. Ces investissements proviennent d’après le cabinet McKinsey essentiellement de projets R&D internes aux multinationales spécialisées dans le domaine des TIC, dont particulièrement les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), mais aussi Microsoft, Intel, IBM, et le chinois Baidu:

D’après le magazine françaisLePoint, le financement des activités R&D en IA aux USA a dépassé 17 milliards de $, entre 2012 et 2016, talonné par la Chine avec 2,6 milliards de $.

D’après une étude de PWC, l’IA pourrait d’ici 2030 permettre au PIB mondial de progresser de plus de 15,7 trillions de $ (soit selon des experts, une moyenne d’un point du PIB mondial par an).

Les intelligences artificielles ont investi presque tous les domaines : le commerce, le e-commerce, la grande distribution, la domotique, la santé, l’industrie, l’éducation, l’agriculture, la justice, le transport, la finance, la banque, l’assurance, les télécommunications, la sécurité, la défense, l’environnement, l’énergie… Dans le domaine de la banque par exemple, l’IA a révélé les limites du système bancaire actuel en décalage total avec les attentes des nouvelles générations : une expérience client pilotée par une IA, des IA pour la détection de fraudes, la suppression des réseaux d’agences remplacées par des agents virtuels à base de « chatbots »,… C’est ainsi que la banque américaine Goldman Sachs déclareemployer plus de développeurs d’applications que de traders.

Rien que dans le secteur bancaire, l’application des technologies de l’IA, pourrait se traduire par une réduction significative des coûts. Dans une récente étude, Accenture affirme que 76% des cadres en banques reconnaissent qu’ils passeront dans les trois prochaines années par l’IA pour interagir avec leurs clients.

L’IA attire toutes les convoitises. Des applications dans différents domaines sont en cours sinon projetées. Il s’agit d’une course effrénéeparmi les multinationales entourées d’un tissu de plus en plus important de startups. Les enjeux économiques, sociaux, militaires et stratégiques sont devenus tellement importants que certains leaders politiques, ont décidé de placer les enjeux de l’IA parmi leurs premières priorités :les USA, la Chine, la Russie, la France, le Canada, le Royaume Uni.

Le 21 août 2017, près de 12O experts en IA et en Robotique parmi les plus influents au monde, ont adressé une lettre ouverte aux Nations Unies afin de les alerter sur les dangers des armes autonomes (intégrant des intelligences artificielles). Parmi les signataires, Elon Muskfondateur de PayPal et SpaceX et PDG de Tesla Motors travaillant sur les voitures autonomes, pour qui la sensibilisation des Etats aux dangers de l’intelligence artificielle est devenue un réel combat.

En juin dernier, l’Union Internationale des Télécommunications (UIT) a donné le coup d’envoi du Sommet Mondial intitulé ‘l’intelligence artificielle au service du bien social’.Co-organisé avec la Fondation XPRIZE, en partenariat avec 20 autres agences des Nations Unies et avec la participation de plus de 70 entreprises et instituts universitaires et de recherche, le sommet a mis l’accent sur le potentiel de l’intelligence artificielle pour contribuer à la réalisation des Objectifs de Développement Durable.

Le Secrétaire Général des Nations Unies a déclaré à cette occasion que « Le temps est venu pour nous tous – les gouvernements, l’industrie et la société civile – d’examiner comment l’IA va affecter notre avenir ». C’est ainsi qu’il a été demandé au Sommet d’explorer aussi les moyens d’assurer le développement éthique et sécuritaire de l’IA, en se protégeant contre les conséquences involontaires des progrès dans ce domaine. Un comité de réflexion a été mis en place pour faire des propositions à ce sujet.

De plus en plus de voix se lèvent pour alerter sur les bouleversements sociaux potentiels qui peuvent accompagner le déploiement tout azimut des intelligences artificielles qui a court terme impacteront plusieurs métiers : les services à la clientèle, les services de santé, les forces de vente, la restauration, le transport. Une étude menée aux USA sur les impacts potentiels de l’IA et de la Robotique sur certains métiers, a fait ressortir une population de plus de 10 millions d’emploi qui risquent d’être impactés négativement par ces développements.

D’autres évoquent une accélération considérable des mutations du marché du travail que les systèmes actuels de l’éducation et de la formation sont incapables d’intégrer pour préparer les générations futures qui seront en concurrence directe avec des intelligences artificielles de plus en plus performantes et omniprésentes.Pour former une intelligence humaine du niveau d’un avocat par exemple, il faudrait au moins 20 années, alors qu’une intelligence artificielle aussi performante pourrait être entrainée en quelques minutes (au plus quelques heures).

Certains évoquent même des dangers potentiels sur l’humanité toute entière si les activités autour de l’IA ne sont pas encadrées tant à l’échelle internationale qu’à l’échelle nationale.

L’écosystème national en rapport avec l’intelligence artificielle est actuellement en pleine effervescence avec des initiatives essentiellement menées par des startups locales. Compte tenu de la demande très importante à l’international en spécialistes en IA et en Data Scientists, les jeunes dans les filières techniques proches de ce domaine sont de plus en plus sollicitées à l’étranger.

Notre pays se doit de se positionner pour ne pas subir ces mutations qui se dessinent mais y être parmi les acteurs en les anticipant au mieux afin de tirer profit des promesses qui se présentent et diminuer autant que possible ses impacts négatifs. Ce positionnement devrait se définir dans le cadre d’une stratégie nationale multisectorielle (TIC, Education, Enseignement Supérieur, Recherche scientifique, Banque/Finance/Assurance, Commerce, Industrie, Transport, Environnement, Défense, Sécurité Nationale, Santé, Diplomatie multilatérale, …) et une action coordonnée avec tous les acteurs.

La transformation digitale de notre pays se doit de se positionner par rapport à ces mutations et particulièrement par rapport aux trois technologies qui sont les principaux moteurs du monde digital de demain à savoir : l’IA, l’Internet des Objets, et le Blockchain. Il s’agit d’une vraie rupture et d’un saut technologique qui est à notre portée. D’autres pays, qui n’ont pas plus de ressources matérielles et humaines que nous, l’ont réussi et servent désormais de modèle ; cas de l’Estonie.

Maledh Marrakchi

Universitaire

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