L’étude de l’ITES « La Tunisie en 2025 » : vers un exercice prospectif pour 2050 !

L’étude de l’ITES « La Tunisie en 2025 » : vers un exercice prospectif pour 2050 !

En , la prospective est considérée comme une discipline méconnue. Pourtant, les crises économiques et sociales qu’a connu le pays depuis l’indépendance auraient dû pousser les décideurs à se plonger dans la prospective afin de retrouver les repères et tracer le chemin pour un avenir meilleur. D’ailleurs, parler de prospective et d’anticipation demeure un impératif de bonne permettant de décoder la complexité croissante de la société, d’orienter les politiques publiques et la prise de décisions dans des domaines stratégiques et de mettre le pays sur le sentier de croissance et de développement.

Après des années d’attentisme, de court-termisme et parfois d’amateurisme, l’Institut Tunisien des Etudes Stratégiques (ITES) a finalement pris l’initiative pour nous fournir un travail de prospective sous forme d’un document stratégique traçant une vision pour une Tunisie moderne et démocratique.

L’objet de cet article est de s’arrêter sur cette étude afin de décortiquer ses atouts et ses faiblesses avant de tracer les bases d’un travail prospectif, à la fois ambitieux et réaliste, allant vers un horizon plus lointain, à savoir 2050 ! Mais, mettons d’abord cette étude dans son contexte socio-économico-.

Il est à noter de prime abord que cette étude a été élaborée dans un contexte assez difficile caractérisé par une incertitude politique et une morosité économique. En effet, bien que le gouvernement Habib Essid ait pris ses fonctions en Août 2015, des voix se sont vite élevées contre lui réclamant un remaniement gouvernemental de fond, voire son départ (chose déjà faite en Août 2016 avec la succession de Youssef Chahed à la tête du gouvernement). D’autre part, le contexte économique n’était pas au beau fixe avec une croissance faible, un chômage élevé, une inflation en hausse, des déficits inquiétants, des troubles sociaux ainsi qu’un endettement très important.

C’est dans cette atmosphère d’opacité que l’étude fut élaborée. L’objectif étant de donner du sens à l’avenir pour mieux éclairer l’action présente et proposer une stratégie globale, fédératrice et inclusive permettant un nouveau positionnement stratégique de sur plus qu’un plan. De telle étude a été le fruit d’un travail effectué par une pléiade  d’experts appartenant à des horizons divers.

Visiblement, à travers cette étude, l’ITES a voulu assurer l’émergence, la résilience et la réconciliation globale en Tunisie. En effet, on lit dans le document que le scénario souhaitable qui a été tracé fut le suivant : « dans dix ans : un Etat émergent, résilient et réconcilié avec lui même ».

Pour ce faire, il a été choisi une approche purement normative qui consiste à identifier un avenir souhaitable avant de tracer le cheminement permettant de l’atteindre. De telle approche diffère de l’approche exploratoire aspirant à balayer l’ensemble des futurs possibles et les mécanismes y afférents.

Sur le plan méthodologique, le travail a été réparti en trois phases :

L’étude stratégique et prospective de l’ITES a eu le mérite de mettre en lumière les enjeux et les défis auxquels fait face dans un environnement national et régional de plus en plus imprévisible et mouvant. L’objectif étant d’éclairer les lanternes des décideurs sur le contour des politiques publiques à mettre en œuvre et les outils appropriés permettant de garantir l’efficacité de ces politiques et de traduire la vision tracée en réalité.

Manifestement, à travers cette étude, l’ITES semble vouloir casser le climat de défaitisme, de manque de confiance et de pessimisme régnant dans le pays et bâtir par conséquent une nouvelle relation entre l’Etat et ses institutions d’une part ainsi qu’entre ces deux derniers et les acteurs économiques d’autre part. En effet, pour changer la donne, cinq piliers ont été identifiés et conditionnés par la présence d’un Etat, des institutions et une économie solides et ce, afin de réaliser le scénario souhaité (l’émergence, la résilience et la réconciliation).

A travers cette étude, l’ITES s’est voulue aussi ambitieuse (voire très ambitieuse) en proposant une initiative nationale rompant avec les propositions de court terme et suivant un plan d’action bien particulier. Il s’agit de « l’initiative 4.0 » qui vise une transformation substantielle de l’économie et dont les piliers seront conjointement les Entreprises, les Technologies, les Régions et l’Internationalisation. Cette initiative repose sur des leviers sectoriels créateurs de valeurs ajoutées, notamment l’agriculture, l’industrie, le tourisme, le digital et l’énergie.

Cependant, l’étude ne manque pas de failles, tant techniques qu’analytiques et stratégiques. En effet, si l’on se base sur les trois piliers de la prospective à savoir l’existence d’une durée suffisamment longue, de l’analyse systémique et de l’action, l’on s’aperçoit que l’étude de l’ITES souffre de plusieurs limites.

Pour ce qui est de la durée, il est à souligner que l’horizon ciblé par cette étude est très court, même si l’ITES avance des arguments liés à l’opacité ambiante et l’impérieuse nécessité d’affirmer une vision et de tracer un chemin pour dans un contexte de transition.

Pour ce qui est de l’analyse systémique, il est à signaler l’absence d’une analyse des systèmes complexes et d’un recours à un travail rigoureux de modélisation. En effet, les orientations stratégiques, telles que définies dans l’étude, ne sont pas calibrées en fonction des scénarios d’évolution géostratégique et économique mentionnés dans la première partie de l’étude et ne tiennent pas compte, dans certains cas, de la persistance des facteurs de blocage et d’inertie mentionnés. D’autre part, les chiffres avancés traduisent le plus souvent des vœux pieux, difficiles à réaliser et non justifiés par un travail de modélisation ou d’un effort de simulation.

Rien que pour la croissance par exemple, Il est à signaler que, selon un scénario de croissance médian (scénario de sortie de crise et de pré-émergence dans la lignée du Plan), l’ITES prévoit un taux moyen de 3.7% sur la période 2016-2020 et de 5.6% sur la période 2021-2025. Or, des prévisions provenant des institutions internationales prouvent que l’évolution de cette croissance sera peu phénoménale ou plutôt plus réaliste par rapport à l’étude de l’ITES et ce, compte tenu de la situation actuelle, de la courte période ciblée ainsi que des changements démographiques prévus. L’OCDE par exemple prévoit, selon un « best scénario » (scénario de mise en place active des réformes structurelles) une croissance moyenne de 4% jusqu’à 2020 et de 4.7% maximum jusqu’à 2030 ! Même le FMI, d’habitude optimiste dans ses exercices prospectifs, prévoit des taux de croissance ne dépassant pas les 4.5% à l’horizon de 2025 !

Pour ce qui est de l’action, il est à remarquer une absence d’une dynamique de rupture avec le passé dans le sens où l’ITES n’a pas, dans la plupart des cas, remis en cause d’une façon explicite les choix et les stratégies passées qui ont amenés à l’impasse et au soulèvement de 2011. Pire que ça, l’ITES semble vouloir insinuer la nécessité d’un retour à un régime politique longtemps pointé du doigt par les Tunisiens (le régime présidentiel).

D’autre part, la lecture de l’étude montre que celle-ci fut probablement élaborée pour l’Etat et non pas pour la société toute entière. D’ailleurs, on lit dans l’introduction le paragraphe suivant : « Référentiel stratégique de mise en œuvre des politiques publiques, cette étude marquera le quinquennat de son Excellence M. Béji Caïd Essebsi, Président de la République Tunisienne ». Visiblement, en commandant cette étude, la présidence de la République a voulu poser son empreinte à travers un renouement avec le prestige de  l’Etat  et une rupture avec l’affaiblissement et la marginalisation des institutions. Comme le montre le schéma ci-dessous figurant dans l’étude, souhaitée en 2025 reposera sur six piliers dont l’Etat est l’acteur principal.

Ce qui est remarquable également dans cette étude est la superficialité de quelques diagnostics (en particulier, ceux liés au modèle de développement) et surtout l’absence d’identification de plusieurs enjeux majeurs pour . Des questions stratégiques, telles que la sécurité alimentaire, les problèmes hydriques et la transformation démographique ne figurent pas dans le document. Même pour les questions stratégiques soulevées, on constate l’absence des modalités d’implémentation de ces stratégies ou encore d’un plan d’action détaillé.

Il est à souligner enfin l’absence d’objectivité dans certaines parties de l’étude, surtout celles qui traitent la question de pro-activité dans les domaines de la sécurité nationale et de la politique étrangère. Inversement à ce qui a été avancé, il est en effet très difficile pour de provoquer les changements qui permettent, d’une part, de faire évoluer le présent vers le futur souhaité et, d’autre part, de bloquer, en amont, l’avènement de situations redoutées. De même, il s’avère improbable pour un petit pays comme le notre de développer en si peu de temps une diplomatie de transformation, capable d’anticiper les évolutions géostratégiques et en vue de provoquer les changements souhaités et adaptés à ces évolutions !

Les atouts et les faiblesses susmentionnées pourront constituer un point de départ pour un exercice anticipatif ciblant une période beaucoup plus longue, telle que 2050. n’est pas moins capable que d’autres pays (Maroc, Arabie Saoudite, Sénégal, etc) pour s’engager dans l’élaboration d’un travail prospectif de moyen et long terme lui permettant un ancrage irrévocable à la modernité et une marche irréversible vers les trajectoires souhaitées.

Pour ce faire, une analyse rétrospective devra se faire d’abord où des diagnostics profonds devront avoir lieu et permettront d’élaborer des constats implacables. De tels constats pourront mener à l’identification ou l’imagination des futurs souhaitables. Il est à préciser ici que les axes stratégiques retenus dans l’étude de l’ITES qui sont l’Etat et les institutions, la défense et la sécurité nationale, le modèle de développement, le contrat social l’éducation et la ainsi que la diplomatie et la politique étrangère pourront être gardés.

Ensuite, un exercice prospectif pourra être entamé où des enjeux stratégiques devront être mentionnés. Il s’agit d’un travail d’identification des problématiques qui portent un potentiel de changements positifs ou négatifs et dont il est indispensable d’en tenir compte afin d’élaborer des stratégies appropriées. Il est à souligner dans ce cadre qu’il est important d’intégrer les problématiques de l’eau, de l’énergie, des changements démographiques, etc, désormais absentes dans l’étude de l’ITES et ce, afin de pouvoir maîtriser l’écosystème et manœuvrer les mutations qui se présenteront.

L’étape suivante pourra être consacrée à l’élaboration d’une vision pour une Tunisie en 2050 où des objectifs optimaux pourront être avancés. Ces objectifs devront indiquer la direction souhaitée à long terme et guider la stratégie des décideurs et de toutes les parties prenantes. Au cours de cette étape, des projets majeurs pourront être conçus, non pas pour des corporations ou des entités particulières mais pour la société toute entière.

Enfin, un cheminement stratégique pourra être élaboré où les différentes stratégies devront être définies afin de pouvoir concrétiser la vision tracée. A ce stade, pour chaque axe stratégique, des actions concrètes et des modalités d’implémentation devront se faire, chose désormais manquante dans l’étude de l’ITES.

Dr. Aram Belhadj

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