Fadhel Jaziri à La Presse : «Notre politique culturelle n’est plus articulée sur un marché»

Fadhel Jaziri à La Presse : «Notre politique culturelle
n’est plus articulée sur un marché»
L’acteur et réalisateur Fadhel Jaziri a choisi l’île de Djerba pour construire un grand centre culturel, destiné également à la production. Il nous en parle dans cet entretien.

Vous êtes en train de construire un grand centre culturel à Djerba. Depuis quand cette idée germait-elle dans votre esprit ?

Elle n’est pas récente comme idée… Le travail de création théâtrale a besoin d’ateliers… C’est une ancienne préoccupation qui ronge le milieu culturel et artistique. Les lettres ont l’université et les bibliothèques comme lieux du travail. Le théâtre, lui, n’a pas de lieu de travail possible… Des lieux qui respectent du moins les règles primordiales à la pratique de travail théâtral. C’est un centre qui sera dédié au théâtre, au cinéma, à la musique et aux arts plastiques, mais aussi aux lettres et aux sciences humaines. C’est un centre de production intellectuelle en rapport évidemment avec la Cité de la culture, avec la Bibliothèque nationale, l’Institut des zones arides et le Cnci, entre autres.

C’est un centre qui sera ouvert à tout le monde ?

Ce type d’espace étant rare, les demandes seront très probablement supérieures à celles auxquelles on pourrait répondre positivement. On se doit de dessiner une stratégie. C’est un travail concentré essentiellement sur le Sud, mais sans exclure les autres régions. Je parle aussi du sud de la Méditerranée.

Pourquoi le choix de l’île de Djerba ?

Parce que c’est une île qui draine entre deux et trois millions de visiteurs par an. Ce sont souvent des gens qui se déplacent à Djerba pour y passer du bon temps. Je pense très sérieusement que c’est le spectateur qui paie la création de manière générale. Il est important d’avoir des ressources, et je pense que les grands sites touristiques ont des ressources, comme le Cap Bon, Sousse, Gabès qui peuvent connaître des développements considérables. Mon choix pour Djerba est aussi une affaire de hasard qui répond à une nécessité. J’ai démarré par l’acquisition d’un terrain et, puis, j’ai commencé à travailler sur la concrétisation de cette idée. Cela a demandé un quart de siècle. Il fallait savoir se montrer patient.

Comment avez-vous financé ce projet ?

Comme n’importe quelle autre entreprise qui s’attaque à un marché. Il y a des fonds propres et des soutiens. Mais comme tout projet il faut aller à un certain niveau d’investissement propre pour trouver des apports importants. Mais notre effort par rapport aux besoins réels de cette partie de Djerba est minuscule. C’est un projet bien modeste. Ce qui est important, c’est qu’on mange bien… On a réservé un espace pour la cuisine capable d’accueillir correctement 150 personnes. On a besoin de faire les choses d’une manière un peu cohérente…

Le ministère de la Culture fait partie de ces apports ?

Il n’y a pas de possibilité de travailler en dehors des institutions. En principe, les soutiens viendront à point nommé sûrement quand ça sera utile…

Vous êtes à ce point certain que ce projet va fonctionner ?

Je ne vois pas comment il peut échouer…

Parce que vous estimez qu’il y a une demande aujourd’hui sur les produits culturels et les spectacles ?

Je pense que nous sommes à l’orée de cette vraie demande. La demande est aussi un niveau de développement. Puis, avec cet acquis principal sur les libertés et sur l’égalité, on peut ajouter quelques espoirs pour que notre pays connaisse un bond en avant.

Faire un grand projet culturel aujourd’hui, c’est participer au bras de fer contre les obscurantistes ?

Définir l’image mise en avantJe ne suis pas en conflit avec qui que ce soit… Moi, je fais ma part de travail de développement. Cela a toujours été comme ça : je travaille dans mon coin… Je n’ai pas la prétention d’aller au-delà d’une certaine théorie de l’art destiné à tous et populaire comme toujours.

Que pensez-vous de la politique culturelle aujourd’hui ?

Je pense que notre politique culturelle n’est plus articulée sur un marché. A l’époque où on a commencé à travailler, le théâtre, par exemple, était articulé sur une catégorie de spectateurs : des étudiants, des élèves, des cadres de l’administration. Aujourd’hui, la concurrence est rude parce que tous ces gens-là ont un regard clair sur le monde, c’est-à-dire leur écran. Pour parvenir à les tirer hors de chez eux et hors de leurs habitudes, il faut chercher d’autres moyens ou alors considérer qu’il faut adapter ces techniques et faire du théâtre pour la télévision par exemple.

Sur le plan personnel, comment vivez-vous cette armada de précautions à cause du Covid-19 ?

Je ne suis pas un anxieux. J’ai des rapports qui ont toujours été distants. Je trouve que cette pandémie est une épreuve pour un pays entier, mais il faut savoir s’armer d’intelligence, de bien réfléchir et de ne pas faire des choses inconsidérées.