Dans l’Atelier de Sylvain Moneleone : «Mes racines sont bien ancrées, ici, dans ma terre natale»

Dans l’Atelier de Sylvain Moneleone : «Mes racines sont bien
ancrées, ici, dans ma terre natale»
Sylvain Monteleone nous accueille chez lui, nous raconte des blagues, des anecdotes, et aime parler de poésie et citer des auteurs qui ont influencé l’être exceptionnel qu’il est. Dans l’atelier de Sylvain, on touche à la peinture, on s’exerce à mettre sur la surface blanche une émotion, un visage, une expression ou un mouvement. De cette intimité est née cette interview. Une parole libre et poétique d’un peintre italien de Tunisie.

Notre terre a une mémoire dessinée par les marques des temps pæassés. Des hommes et des femmes des rivages voisins sont venus, portés par des vents divers, faire leur vie et construire un avenir. Sylvain Monteleone est né ici, son père aussi, une famille de Siciliens qui fait fleurir une des plus jolies maisons de la rue Florian, du côté de Bab Saâdoun. C’est dans cette maison familiale que Sylvain Monteleone habite depuis toujours. Quand il nous ouvre sa porte, il ouvre, par ce même geste, son cœur et sa boîte à souvenirs. Sa maison, entourée de végétations où chaque coin raconte une histoire, regorge de tableaux, çà et là, des livres et des revues, son atelier où il travaille sa peinture ou encadre ses élèves, semble être un cocon dans lequel il nourrit son imaginaire et sa poésie.

Sylvain Monteleone qui êtes-vous, ou plutôt comment vous définissez-vous : peintre, tunisien, italien, laquelle de ces trois identités vous représente le mieux ?

Issu d’une famille sicilienne, né entre l’olivier et le palmier, vivant entre grands ouvrages, la porte de Bab Saâdoun et fortification de Borj Zouara où les Husseinites et les Mouradites se succédèrent et où les siècles ont marqué l’histoire.

J’ai comme langage le bercement phonétique de la langue arabe, l’alphabet imagé du sicilien, la mélodie de l’italien et l’harmonie du français.

Me rapprochant du «dernier des Abencerages» (une nouvelle de Chateaubriand), je m’entoure de lierres et de jasmins, j’écoute Caruso et Ismahane, et quelquefois, je me demande : «Si je respire de la musique ou si j’entends des parfums » (Baudelaire).

Aldous Huxley affirmait que : «Tu seras solitaire parce que la culture est aussi prison ». Alors pour ne point souffrir de solitude, j’ai la chance d’avoir la richesse de trois cultures où les crises identitaires et d’identité me permettent de contempler ce toit azur qui me rassure et qui nous unit.

A quel point votre histoire familiale a-t-elle forgé votre regard d’artiste ?

Ma mère est modiste, un oncle designer cordonnier, un autre oncle mouleur au Musée du Bardo et chanteur d’opéra lors des soirées organisées par la communauté italienne — le feutre, le cuir, le plâtre et les vocalises ont attisé mes sens et le reste a suivi.

Peut-on dire que vous vous inscrivez dans la lignée des peintres italiens de Tunisie ou plutôt vous vous classez dans une autre mouvance ?

J’évite de me classer dans une mouvance, je n’aime pas le classement, je citerai cette pensée d’André Gide: «L’art qui se soumet à une orthodoxie fût-ce celle de la plus saine des doctrines est perdu». J’entends dire de temps à autre «vous peignez des scènes orientalistes ?», je rétorque que je dévoile les dessous d’un orientalisme, mais pas un orientalisme à deux sous. Car je suis loin de ces peintres voyageurs, mes racines sont bien ancrées, ici, dans ma terre natale où «l’air est si doux qu’il empêche de mourir» (Flaubert).

Vous avez fait l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, fait partie d’une génération d’artistes qui ont marqué l’art pictural tunisien, quel regard posez-vous sur cette époque ?

J’aimerais voir dans les librairies ou les kiosques à journaux des revues comme «Founoun» des années 80 ou «Carthage» des années 60 où on lisait avec avidité les mouvements culturels, arts plastiques, cinéma, théâtre, musique et ces pages en noir et blanc mettaient en valeur une Tunisie qui s’ouvrait sur le firmament de la contemporanéité.

Je ne veux pas dire que tout cela s’est estompé, mais il n’y a plus cette verve, cette effervescence, cette euphorie que l’on voyait dans ces petites réunions qui se tenaient sous les platanes ou les jacarandas aux fleurs bleutées qui étaient le reflet de notre monde. Montaigne disait que si la vie est un passage, au moins semons des fleurs, et j’ajouterai, que ces fleurs soient des chrysanthèmes… Ce regard n’est pas une vision nostalgique d’un temps écoulé, mais une pensée du présent pour un futur plus rayonnant.

Mis à part la peinture, l’enseignement fait partie de vos activités principales. Que transmettez-vous à vos élèves ?

«On ne peut rien enseigner à autrui. On ne peut que l’aider à le découvrir lui-même». Cette phrase de Galilée est encore vivante aujourd’hui. Et ce que j’essaye de transmettre est cette envie d’aimer la matière que l’on a choisie.

Les Italiens de Tunisie furent un certain temps la plus grande communauté en Tunisie. Quelle trace a-t-elle laissée à la culture tunisienne ?

La Tunisie a toujours été une terre de rencontres et d’échanges, et je reprends les paroles d’un ancien ministre de la Culture A. Harmessi qui disait que «Noureddine Khayachi doit à l’Italie une partie de son génie plastique autant que Moses Levy ou Corpora doivent à la Tunisie leur épanouissement artistique». Je me permets de répondre par une autre question : quelle trace la Tunisie a-t-elle laissée à la culture des artistes italiens ?

Moses Levy, Maurizio Valenzi, Antonio Corpora, Michele Corteggiani et bien d’autres se sont éloignés de certains clichés pour donner un peu plus de poésie à leur univers pictural. Et c’est cette poésie qu’il faut retenir, car c’est elle qui a laissé les traces aussi bien en peinture qu’en architecture…