Cinéma: «Les Aigles de Carthage» à la Mostra de Venise

Cinéma: «Les Aigles de Carthage» à la Mostra de
Venise

«Les Aigles de Carthage» a ouvert la semaine de la critique de La Mostra de Venise 2020 avec trois projections bien suivies par le public. Un docu-fiction atypique réalisé par l’Italien Adriano Valerio, une coproduction italo-franco-tunisienne autour d’un thème qui attise le plus de passion qui n’est autre que le foot, et qui revient sur la victoire de l’équipe nationale tunisienne de la Coupe d’Afrique. Drôle de combinaison qui suscite de l’intérêt.


Nous sommes le 14 février 2004, au Stade olympique de Radès, à Tunis. Après deux échecs en finale, l’équipe nationale de football de Tunisie peut enfin remporter la Coupe d’Afrique. Durement éprouvée par la compétition, l’équipe peine à se démarquer. Alors que le match avance, le suspense augmente, et c’est tout un peuple qui semble pousser Ziad Jaziri, le buteur tunisien, vers les cages marocaines. Quinze ans après ce match décisif, la Tunisie se souvient encore de ce jour qui a durablement marqué l’histoire du pays et celle de tant de gens.

L’idée de ce documentaire expérimental est de raconter comment le souvenir de ce 14 février a sédimenté dans la mémoire des Tunisiens, comment et sous quelles formes il a laissé des traces. En interrogeant des Tunisiens anonymes, et en leur demandant de remonter leurs souvenirs du 14 février 2004, le film opère une restitution de l’intimité des expériences, ainsi que la portée socio-politique de l’événement. Témoignage après témoignage, nous sommes face à l’impact de ce match sur la mémoire collective.

Ce projet a réuni une large équipe de production entre l’Italie, la France et la Tunisie

D’abord, Full Dawa et Soyonara Films, puis French Lab Agency et Les Cigognes Films, et la boîte tunisienne les APA Artistes producteurs associés, représentée par Olfa Ben Achour en tant que producteur exécutif.

Mais quelle motivation a mené un cinéaste italien à faire un film sur un match de football dans un pays étranger, avons-nous posé la question à Adriano Valerio. «L’idée de départ était une exposition pluridisciplinaire en Italie. Le Curator avait demandé à plusieurs artistes de faire une œuvre dans différents pays de la Méditerranée autour d’un lieu ou d’une œuvre qui figure au patrimoine de l’Unesco. Et pour moi, la Tunisie c’était l’Amphithéâtre d’El Jem. Je voulais faire une installation, où j’allais projeter le match de 2004 à un public et j’allais filmer les visages des gens pour voir les émotions 15 ans après. Et là, Je m’inspirais d’un film qui s’appelle “Shirin” de Abbas Kiarostami. Mais, c’était un projet porté par le ministère des Affaires étrangères italiennes, et avec le changement de gouvernement, le dialogue entre pays de la Méditerranée n’était pas du tout une priorité. Du coup, le projet de l’exposition s’est arrêté. Mais moi, je suis resté attaché à cette idée et j’ai creusé autour de ce point de départ pour en faire un film», nous explique-t-il la genèse de son projet.

Olfa Ben Achour, la productrice tunisienne, s’est rapidement emballée pour ce projet, et elle nous confie : «Dès la première lecture, j’ai senti qu’Adriano portait un regard neuf, extérieur et distancié qui pouvait être intéressant dans la mise en images d’un événement aussi important dans l’histoire de la Tunisie. J’ai été attirée à la fois par la présentation des personnages fictifs et réels qui devraient porter le film, mais aussi par les décors : le stade de Radès vide, et l’Amphithéâtre d’ El Jem… Et je me suis demandé à quoi pouvait ressembler ce docu-fiction. Adriano est un cinéaste qui raconte en images, et au regard de ses films, ces images sont puissantes. J’avais donc très envie de porter son film au sein des APA».

«Les Aigles de Carthage» est un film qui s’écrit selon un dispositif particulier. Entre l’anonymat des personnes qui témoignent, la projection du match et la partie road movie avec le chauffeur de taxi, toute une réflexion s’en dégage, celle d’un grand passionné de foot qui prend ce dernier comme prétexte pour parler de la société et plein d’autres choses. «Ce qui me fascinait, c’était de partir d’un événement très précis et à travers le regard de plusieurs personnages, arriver à parler à la fois de foot, de tactique et de technique via la présence de Karim Haggui, mais aussi de la société, sous plusieurs aspects, dont certains plus politiques, jusqu’à la vie la plus intime des gens. Chaque personnage est lié au match d’une façon qui lui est propre, et j’ai essayé vraiment de faire un kaléidoscope de vies et d’émotions diverses», nous révèle Adriano Valerio les dessous de son écriture.

Le film est aujourd’hui à la Mostra de Venise et c’est toujours un grand pas, même quand ce n’est pas le premier. En 2016, les APA ont déjà été en sélection officielle de courts métrages avec «Le Reste est l’œuvre de l’Homme» de Doria Achour. Et bien que plusieurs de leurs films aient fait le tour des festivals internationaux, une nouvelle sélection est toujours considérée comme une reconnaissance de leur travail. «Les festivals mettent un coup de projecteur sur le travail des cinéastes, mais aussi sur des producteurs», dit-elle avec enthousiasme.

Quant à Adriano, il ne cache pas son excitation avec ce retour à Venise avec «Les Aigles de Carthage» : «C’est la quatrième fois que je présente un film à Venise, et pour moi, c’est toujours quelque chose de très touchant. Car même si j’habite en France depuis plusieurs années, je garde un lien très profond avec l’Italie, et pour un Italien, présenter un film à la Mostra, c’est toujours quelque chose de fort. Pour moi, c’est aussi une façon de rencontrer critiques et publics et de raconter mon parcours et mes projets. Et là, je suis particulièrement content d’y présenter un projet méditerranéen. Pour moi, un festival reste une sorte de port où les trajectoires du monde convergent pendant cette semaine et les histoires du monde sont affichées à l’écran», ajoute-t-il. Quant à l’accueil du public de la Mostra, il nous confie: «Je suis content d’avoir fait un film qui a pu toucher ceux qui sont passionnés de foot et ceux qui ne le sont pas. Un film qui est très “Pop” avec du suspense aussi, dans sa manière de raconter le match… Et j’espère qu’il évoquera de belles émotions et interpellera le spectateur par la chronique politique qu’il suggère avec les images de Ben Ali qui assiste au match et, puis, remet la coupe aux vainqueurs, par exemple».

Quant aux APA, de nouvelles aventures sont à venir : «Nous avons en ce moment trois longs-métrages de fiction de différents réalisateurs et un documentaire de création en financement.

En parallèle, nous avons donc deux films actuellement en festivals, le film d’Adriano, et “Le Bain”, d’Anissa Daoud qui sera projeté à Malmö (Arab Film Festival) et Cinemed, tous deux en octobre.

Nous avons également des projets en écriture et nous suivons toutes les étapes du développement de chacun. Pour nous, il est aussi important que nos films soient projetés dans les salles de cinéma, et c’est pour cela que nous préparons leur sortie en Tunisie; on pense faire une programmation courts-métrages APA, comme l’ont fait nos amis de Propaganda Production et de Hakka Distribution. Nous avons plusieurs courts inédits à montrer au public tunisien. Et enfin, en ce qui me concerne, je produis également avec mon associé Nasredine Ben Maati, le prochain long-métrage de Mehdi Ben Attia. Nous espérons tourner ce long-métrage au printemps 2021. Donc, vraiment pas le temps de s’ennuyer en ce moment», conclut Olfa Ben Achour.