Tunisie : « Mon corps est un bien public

Tunisie : « Mon corps est un bien public

« La Tunisie pourrait être un patchwork de tendances. Mais les islamistes empiètent sur les libertés. On est obligées de battre en retraite sur les plages », constate, amère, Jalila El Ati, professeur en nutrition et santé publique inquiète de voir que « le corps des femmes est caché et opprimé ».« On n’est pas près de revoir des bikinis », soupire Dorra Mahfoudh. « Je suis une des dernières à oser me mettre en maillot au bord de la mer, revendique la sociologue, féministe de toujours (1). Même chez mon frère, dans sa piscine, les femmes se baignent habillées. »

Dorra Mahfoudh fait partie de la « génération CSP », de ces jeunes femmes qui se sont engouffrées dans l’ère d’émancipation ouverte par le fameux « code du statut personnel » adopté par le président Bourguiba et qui fait depuis soixante ans la fierté de la Tunisie. « On luttait en permanence contre nos parents et notre environnement social, mais on assumait : le port de la mini-jupe, les sorties avec les hommes, les relations sexuelles, la perte de la virginité ! », s’exclame-t-elle en faisant revivre ces décennies 60, 70, 80, faites de luttes et de libération.

« On ne peut pas baisser la garde. On gagne du terrain, mais on en perd aussi. Même si des femmes résistent et s’il subsiste des espaces de tolérance, il faut bien reconnaître que sur le plan de la pudeur, de l’apparence, de l’habillement, de la liberté de circuler, etc., nous vivons une période de régression. L’appropriation du corps reste une étape difficile », analyse la sociologue.

« Cacher le corps ça commence à l’école, quand les filles portent des tabliers mais pas les garçons », s’offusque Lilia, la trentaine affranchie. Chez elle, son compagnon et ses amitiés tunisoises et cosmopolites se retrouvent le soir autour de bières. Mais dès qu’elle franchit le pas de sa porte, Lilia enfile sa carapace. « Avant de sortir, je dois réfléchir à comment m’habiller et me comporter. J’ai proscrit les robes que j’adore. Je marche d’un pas décidé, quasi militaire, parce que se promener tranquillement, c’est être une fille facile. » Et dans un élan d’indignation, elle tempête : « Mon corps est un bien public. Il ne m’appartient pas ! Il est contrôlé par la famille, mais aussi par les voisins, le quartier et la rue entière. »

La rue est perçue par les hommes comme par les femmes comme « un espace de souillure, un lieu impur où les femmes feraient mieux de ne pas s’attarder » et qu’elles traversent « à leurs risques et périls », conclut le centre de recherche sur les femmes (Credif) dans son étude de 2016 sur la violence fondée sur le genre dans l’espace public. D’où les stratégies d’effacement adoptées par les femmes.

Le Credif parle d’un « dressage du corps » avec ses codes – vêtements amples, couleurs neutres, cheveux attachés ou voilés, marche droite et rapide, tête baissée, maquillage discret ou absent, voix basse sans rire ni même sourire – bien sûr plus ou moins respectés. Toutefois, selon l’enquête, 96 % des hommes et 93 % des femmes jugent « préférable que les femmes n’attirent pas l’attention avec leur paraître ». Et 97 % des hommes et 81 % des femmes considèrent que « ce sont les comportements des femmes qui leur attirent des ennuis ».

« Se protéger, ne pas être harcelées, c’est la raison qu’avancent les femmes voilées pour justifier l’adoption du port du voile, avant l’argument religieux », fait valoir Dorra Mahfoudh qui achève une enquête pour le compte de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) basée sur une cinquantaine d’entretiens avec des femmes voilées de 18 à 35 ans. « Les études diverses ont montré que le voile n’a pas particulièrement de vertu protectrice, mais il jouit d’une très forte construction sociale en ce sens », précise la sociologue.

Soraya, sortie major de la promotion de son école d’ingénieurs et entraîneuse de karaté, a marié le voile avec une silhouette seyante. « Librement », bien que sa famille soit investie au sein du parti islamiste Ennahda. Selon elle, « il y a encore trop d’endroits où le voile est interdit ». Mais elle se résignera à l’enlever « s’il est un obstacle pour ma carrière ».

« On a parlé d’un voile libérateur après la révolution, mais symboliquement il représente une forme d’oppression, de soumission et de contrôle du corps ». Khadija Cherif, l’ancienne présidente de l’ATFD, ne cache pas son dépit devant la déferlante du voile qui a gagné environ la moitié des têtes mais se réjouit aussi que certaines se dévoilent. Lorsque cela prend la tournure d’une négation du corps, « beaucoup se laissent aller derrière leur voile et leurs vêtements qui cachent leurs formes », se désole Jalia El Ati, inquiète de la forte progression du surpoids et de l’obésité (respectivement + 70 % et + 94 % en vingt ans) dans un pays à très forte sédentarité et faible culture du sport. Même si la Tunisie affiche une vieille tradition en boxe féminine où championnes voilées se mélangent aux non voilées !

« Moi ce que j’ai vu, c’est que la moitié des filles autour de moi, on leur a imposé le voile à partir de 2011 », affirme Yathrab, étudiante en agriculture qui a résisté, en dépit d’une mère voilée. « Je veux voir mes cheveux, je veux boire, sortir, danser, voyager, rêve-t-elle. Les apparences sont trompeuses. Beaucoup de filles voilées fument, boivent et ont des relations sexuelles. Moi, je suis sous étroite surveillance. »

« Le paraître l’emporte sur l’être. Se couvrir la tête et le corps comme si l’on faisait vœu de chasteté entretient le mythe de la virginité », analyse la philosophe Hélé Béji. Un mythe et une exigence sources de frustrations, de conflits intérieurs et familiaux. Aux mères il incombe le rôle de gardiennes de l’hymen de leurs filles, la respectabilité des familles reposant sur la vertu des jeunes femmes.

« Elles assurent, par délégation du pouvoir patriarcal, ce contrôle ingrat des filles et de leur sexualité », précise Dorra Mahfoudh. Jusqu’au mariage, jour où le mari paye avec la dot ce que la juriste Sana Ben Achour appelle « le prix d’usage du corps de la femme » et prend pleinement possession de ce corps, vierge forcément.

« Ce qui t’inquiète, a crié Lilia à sa mère, ce n’est pas moi mais mon hymen ! Elle voulait m’envoyer au poste de police vérifier si j’étais toujours vierge ! Les relations sexuelles, c’est la ligne rouge pour tout le monde. » Or une fille sur sept et un garçon sur deux avait eu des relations sexuelles avant 24 ans, selon des données 2009 de l’Office national de la famille et de la population.

« On vit tous dans nos contradictions. Celles qui ont des relations sexuelles ne s’autorisent que la sodomie », poursuit Lilia. « C’est certain, confirme la sage-femme Emma Hassairi, spécialiste des droits corporels et sexuels au sein de l’ATFD. Les filles ne mettent même pas de tampon pour ne pas briser leur hymen ». Celles qui ont « fauté » se le font est une grosse activité pendant l’été avant la période des mariages », précise Dorra Mahfoudh. Pour présenter un certificat de virginité que certaines familles exigent ou pouvoir exhiber le drap taché la nuit de noces.

Pourtant les relations sexuelles hors mariage ne sont pas pénalisées. Mais dans la schizophrénie tunisienne, un enlacement ou un baiser la nuit dans une voiture peut mener en prison pour atteinte à la pudeur et aux bonnes mœurs. Comme vient de le subir le couple d’un Franco-Algérien et d’une Tunisienne tous deux condamnés respectivement à quatre et deux mois de prison ferme en appel le 18 octobre.

Cette affaire dite « du bisou » a soulevé un tollé au sein de la Tunisie moderniste. L’ATFD a réclamé de « lever l’étau sur la vie privée des femmes ». « Un pays qui interdit le bisou n’a aucune chance de devenir une démocratie ! Légalisons en Tunisie le bisou en public ! », a tonné le politologue et activiste Farhat Othman. L’intellectuelle Raja Ben Slama s’est voulue plus démonstrative en appelant les Tunisiens à s’aimer et s’embrasser sur les lieux publics.

L’âge moyen du mariage est de 33 ans pour les hommes, de 28 ans pour les femmes.

La fixation d’une dot au profit de la femme est requise pour la validité du mariage.

Le mari ne peut, s’il n’a pas acquitté la dot, contraindre la femme à la consommation du mariage.

Article 226. L’outrage public à la pudeur est passible de six mois d’emprisonnement.

Article 226 bis. L’atteinte aux bonnes mœurs ou à la morale publique par le geste ou la parole est puni de six mois d’emprisonnement. De même, pour quiconque attire publiquement l’attention sur une occasion de commettre la débauche, par des écrits, des enregistrements, des messages audio ou visuels, électroniques ou optiques.

Article 230. L’homosexualité, la sodomie, est punie de trois ans d’emprisonnement.

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